Disséquer le phénomène antisémite afin d'en isoler les différents ressorts

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Nice - mars 2015
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L'antisémitisme est un phénomène singulier, difficile à cerner et hybride. Il relève, certes, de préjugés fondés sur l'ignorance, procède de l'intolérance et de l'hétérophobie, mais il correspond aussi et surtout à l'expression d'une idéologie, d'une vision du monde biaisée, qui entrave, voire met « hors service » toute forme d'esprit critique.

Dans cette rubrique, il s’agira de disséquer, à des fins d'analyse, le phénomène antisémite[1]. Notre objectif est ici de proposer des clés permettant de le reconnaître et de l'évaluer afin de pouvoir le combattre.



[1] L’essentiel de cette analyse a été élaboré dans le cadre d’un Master d’histoire contemporaine, soutenu en 2006 à l'Université de Paris I Panthéon Sorbonne par Johanna Linsler.

Définition

Antisémitisme : Terme apparu en Allemagne à la fin du XIXème siècle destiné à caractériser en termes « raciaux » et pseudo-scientifiques une hostilité aux Juifs, jusquʼalors perçue en termes religieux et culturels (antijudaïsme). De manière générale, ce synonyme de judéophobie désigne une forme de haine envers un groupe de personnes considérées, à tort ou à raison, comme « juives ».

L’antisémitisme est imperméable à la raison. Pour l’antisémite, le « Juif » (et c’est pour cela que nous utiliserons ce terme entre guillemets) est un être protéiforme qui condense des fantasmes. Les Juifs réels, se définissant eux-mêmes comme tels, peuvent même être absents sans que cela empêche les antisémites de les accuser[1].

Toutefois, si tous les antisémites ne s’accordent pas sur ce qu’est, au juste, un « Juif », nous allons tenter d'établir ce qu’est un discours ou un acte antisémite.



[1] Jean-Paul Sartre, Réflexions sur la Question juive, 1946 (rééd. Gallimard, 1985).

L'origine du terme

En fait, la construction du mot (« anti-sémite ») ne réfère à aucune réalité.

Ce mot a été inventé par les antisémites eux-mêmes, très vraisemblablement par l’Allemand Wilhelm Marr qui, en 1879, publiait une brochure dans laquelle il revendiquait le fondement d’un « mouvement antisémite »[1].

A cette époque, l’antisémitisme relevait de la libre opinion et non d’un délit ou d’un crime.

Le terme est issu d'un concept racialisant, couramment répandu en Europe à la fin du XIXème siècle, qui établissait une hiérarchie et une distinction « raciale » entre les êtres humains en plaquant sur des « peuples » les découvertes, alors récentes, de la linguistique.

En réalité, l'adjectif « sémite » ne peut en aucun cas s'appliquer à des peuples, mais seulement à des langues. Il fait référence aux langues sémitiques (dont l’arabe, l’araméen et l’hébreu) qui partagent les mêmes racines et sur lesquelles les racistes ont alors projeté le concept d’une prétendue « race sémite ».



[1] Wilhelm Marr, Der Sieg des Judenthums über das Germanenthum Vom nichtconfessionellen Standpunkt aus betrachtet (« la victoire du Judaïsme sur la Germanité; observations d’un point de vue non-religieux »), Berne, Costenoble, 1879.

L'idéologie antisémite et ses caractéristiques

S’il est possible de distinguer l’« antijudaïsme »[1] de l'« antisémitisme moderne » et d'un « nouvel antisémitisme » que l'on appelle également « judéophobie », l’utilisation du terme générique suffit toutefois à la démonstration proposée ici.

Nous abordons l’antisémitisme comme une idéologie : c'est-à-dire comme une façon - partagée par un certain nombre d’individus - d’interpréter la réalité, de se positionner, de penser le monde. Il s’agit donc d’un mode et d’une structure de pensée, au-delà du seul fait de contenir une hostilité envers des personnes juives ou du fait qu'une victime de violences soit juive.

De notre point de vue, il n'est donc pas judicieux de se contenter de contrer les préjugés par une information sur la réalité du judaïsme : le mode de pensée antisémite, quand il est assumé, n'a que faire de la réalité, pas plus que le négationniste n'entend les faits historiques.

L’idéologie antisémite considère « les Juifs », à priori, comme coupables. Cette rhétorique procède de la même façon que la rumeur : elle circule mieux et plus vite que tous les arguments fondés sur l’analyse de faits et réalités, arguments nécessairement plus complexes, et qui la contrent.

En ce qui concerne les jeunes que nous encadrons, qui ne sont pas des idéologues, notre expérience est la suivante : plus on veut contrer un préjugé, plus on est amené à le répéter et plus il se fixe dans l'esprit. C'est pourquoi il est essentiel, pour l'éducateur, de travailler en termes de prévention sur les structures de pensée qui sous-tendent l'idéologie antisémite.


[1] Le terme d’« antijudaïsme » désigne le plus souvent l’hostilité anti-juive datant d’avant l’émancipation, véhiculée par la théologie chrétienne, qui perçoit la religion juive comme antagonique. On retrouve nombre de motifs issus de l’antijudaïsme dans l’antisémitisme moderne, ce qui relève selon le journaliste Nicolas Weill de la « nature communicationnelle » du phénomène : d’une époque à l’autre, il se transforme tout en demeurant le même (Weill Nicolas, La République et les antisémites, Paris, Grasset, 2004, p. 35).

Trois structures de pensée déterminent l'antisémitisme et seront étudiées successivement :

1 - Une structure à deux niveaux, opposant d’abord des groupes « eux » et « nous » ; puis opposant ces groupes-là à un « Autre absolu » ;

2 - Une vision conspirationniste du monde, procédant par l'incarnation, par la figure du « Juif », de problèmes de la société ;

3 - L’inversion des figures du bourreau et de sa victime.

Analyse de l'idéologie antisémite (575KB)

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